Beyrouth : comment Nebil débarrasse le français de son corset

Un oud en main, Nebil s’exerce sur cet instrument qu’il maîtrise encore avec peine. Âgé d’une trentaine d’années, il vous interroge de son regard curieux. En troubadour des temps modernes, il détonne dans ce cadre formel. Nous sommes dans un petit carré de France au Liban, à l’Institut français de Beyrouth. Il s’agit du bras armé du ministère des Affaires étrangères en matière de diplomatie culturelle. Faisant face à l’ambassade de France, l’Institut s’apparente à une forteresse protégée par de hautes palissades en béton. Les tensions géopolitiques dans la région pèsent sur l’enceinte. Tout le quartier est quadrillé par des militaires armés jusqu’aux dents. A l’entrée ultra-sécurisée, les visiteurs sont accueillis par des agents de sécurité ne s’exprimant qu’en arabe. A l’intérieur du bâtiment, de longs couloirs permettent d’accéder à des salles d’études. A s’y méprendre, on se croirait dans un établissement scolaire. Sur les murs, des affiches vantent la « coolitude » de la langue française. Pourtant, davantage qu’une école bis, l’Institut se veut un portail sur la culture française, ouvrant grand sa palette de musique, de livres ou de films.

Le français, même les francophones libanais en conviennent, est en perte de vitesse dans la région. Trop élitiste, trop scolaire. Trop féminin, vous diront même les petits mecs de 15 ans. L’Institut doit briser cette image qui lui nuit auprès d’une jeunesse tout acquise au softpower américain. Au Liban, environ 70% des écoles publiques dispensent des cours de français dès les petites classes, et la majorité des élèves suit ses cours scientifiques dans la langue de Molière. Pour les Libanais comme pour la grande majorité des 275 millions de francophones dans le monde, le français est, d’abord et avant tout, une langue d’enseignement. Il a l’odeur du neuf des manuels de classe et le bruit strident de la craie sur le tableau noir. De vraies madeleines de Proust pour anciens élèves studieux. Mais un goût amer pour les cancres. L’enseignement est indispensable pour maîtriser une langue, mais reste souvent insuffisant pour la faire aimer. Donner de la saveur au français implique aussi de le faire sortir des enceintes scolaires.

C’est pour commencer ce dépoussiérage que l’Institut français de Beyrouth a fait venir de France un comédien, Nebil Daghsen. Entouré d’une équipe en rupture avec l’image véhiculée sur les Français. « Moi-même, je suis originaire de Tunisie. Et mes comédiens, qui animent les ateliers, viennent du Congo, du Liban, du Vietnam. Tous, on représente la diversité de la culture francophone ». Ces médiateurs culturels enseignent aux lycéens libanais la musique, l’improvisation théâtrale et le slam. Sans en faire des Rimbaud en herbe, le but est de stimuler leur expression orale. «Le problème du français, c’est qu’il a ici une image vieillotte ». Aujourd’hui, Nebil coache des lycéens libanais avant leur représentation de slam devant un parterre de personnalités de Beyrouth. Des jeunes qui s’expriment avec les excès et la sincérité qui sont ceux de leur âge. Qu’ils chérissent leur pays. Qu’ils fustigent le culte de l’apparence. Qu’ils craignent l’avenir. « Ces gamins que j’ai eus seront les meilleurs ambassadeurs de la langue française ».

Mais au Liban, l’anglais rogne toujours plus de territoires, envahissant la culture et le business. Les élites levantines le privilégient de plus en plus face au français. Face au rouleau compresseur anglais, Nebil reste pourtant optimiste. « Le combat n’est pas perdu. Car ce n’est pas la masse qui change le monde. Ce sont au contraire les minorités, les personnes à contre-courant qui font avancer l’histoire. » Le français, une langue alternative face au « mainstream » anglais.

Rétrospectivement, Nebil estime qu’il aurait pu filer un mauvais coton. Petit, une discipline de fer régnait à son école en Tunisie, et c’est le français le plus académique qui y était inculqué. « C’était un français datée, de l’époque du Général de Gaulle ». Nebil est ensuite parti en France, en région parisienne, à Créteil. Adolescent en banlieue, aucune perspective ne s’offrait à l’élève assez médiocre qu’il était. Le train pouvait dérailler à tout moment. « Et c’est le français qui m’a sauvé. » Par la découverte de la littérature d’abord. « Un jour, une prof de français complètement délurée m’a foutu Le Vieil homme et la mer entre les mains ». Première rencontre forte, premier déclic. Par la suite, le rap lui a fourni un exutoire pour s’exprimer.

Nebil a connu ses premiers émois artistiques en français. Mais il s’est récemment mis au oud et se replonge dans la langue arabe. En tant qu’artiste, il se sent l’âme d’un bâtisseur de passerelles entre les cultures et les langues. Ayant le « kiff de la pédagogie », il s’est tourné vers les jeunes et leur donne les clés pour qu’ils expriment leurs émotions et qu’ils s’approprient le français. Nebil enjambe régulièrement la Méditerranée, faisant le grand écart entre la banlieue parisienne, le Maroc, la Tunisie ou, aujourd’hui, Beyrouth. Avec son équipe de comédiens dont il attend aussi qu’elle s’abreuve de la culture des pays traversés. Ensemble, ces artistes vagabonds, venant des quatre coins du monde, forment un des noyaux de la communauté francophone en devenir.

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