Le français en Louisiane : un combat perdu d’avance ?

Comme une petite bougie, le français aurait dû s’y éteindre. Depuis 300 ans, plusieurs vagues successives déversèrent la langue française sur ces rives du Golfe du Mexique. Les pionniers tout d’abord, aventuriers et trappeurs intrépides, venus de France pour explorer ces territoires à dimension continentale, avec les Grands Lacs et les Rocheuses pour horizon. Mais ce sont les terres du sud, bordant les multiples bras de ce géant qu’est le Mississipi qui attirèrent les rares premiers colons. Des terres aguicheuses pour les planteurs, excités à l’idée de bâtir des fortunes autour du coton et de la canne à sucre. Dans les cales des vaisseaux européens, ce furent surtout des milliers d’esclaves africains qui débarquèrent, creuset d’une société créole. Le territoire resta largement dépeuplé, et ses habitants harcelés par des indiens Natchez, à l’hostilité redoublée, les envahisseurs étant bien décidés à s’implanter durablement.

C’est l’arrivée des Cadiens, dénommés par la suite Cajuns, qui renforça les positions européennes. Lors du « Grand dérangement », quelques milliers de Français, violemment extirpés par les Britanniques des terres qu’ils avaient su discipliner, voguèrent jusque sur l’embouchure du Mississipi. Autant de paysans et de pêcheurs, aguerris par la dureté du Nord canadien, qui domptèrent les marécages louisianais. A leur contact, les tribus autochtones, les Humas par exemple, apprirent et s’approprièrent le français.

Les derniers flots francophones provenaient de Saint-Domingue. A la suite de la fièvre indépendantiste et des troubles révolutionnaires qui s’empara de la « Perle des Antilles », plusieurs milliers de planteurs et d’esclaves fuirent pour Cuba et la Louisiane.

Une mosaïque colorée en somme, assemblant Cadiens, Noirs, colons réfugiés et amérindiens. Chacun de ces peuples, à l’histoire endeuillée par un déchirement qui les a meurtris, a prospéré dans cet improbable melting-pot avec le français pour cri de ralliement. Mais Bonaparte ne les prit pas en compte dans ses calculs géostratégiques. Il céda aux sirènes de Washington, bientôt seul maître des lieux. Et vinrent, toujours plus nombreux, les Anglo-Saxons et autres immigrés. Déferlant par flots ininterrompus, ils bouleversèrent le rapport de force démographique. Les francophones, par la vivacité de leur culture, échappèrent à une assimilation qui aurait lessivé leur identité. Une culture ne se limitant pas à la pêche à la crevette et à la musique aux sons jazzy et violoneux. Les créoles tenaient les villes, et les Cajuns les bayous.

Dans l’Amérique post-Guerre de Sécession, la moitié des Louisianais y était encore francophone. Mais de cette nouvelle société américaine, les francophones en perdaient la tête. Rétrogradés, souvent Noirs ou paysans. Toujours pauvres. Leur image en pâtit, c’étaient les « ploucs » de la région. Les patriciens américains se gargarisaient de maîtriser le français chic de Paris, mais ils méprisaient au plus haut point la principale communauté francophone au sein de leur pays. Et c’est la scolarisation obligatoire, en 1916, qui y sonna le glas du français. Cette langue n’y avait plus droit de cité dans les enceintes scolaires. Des professeurs furent spécifiquement importés du Kentucky pour s’assurer que les enseignements se déroulaient dans un anglais exclusif. Toute une génération d’enfants apprenait avec le son d’une langue différente que celle entendue dans le foyer. Leurs propres parents ne parlaient souvent que français. Une brusque transition, faite dans la douleur. Les anciens racontent encore qu’ils devaient demander en anglais la permission de se rendre aux toilettes ; et ceux ne sachant pas subissaient alors l’humiliation suprême. La nature fit ensuite son œuvre : l’anglais étant partagé par tous, les mariages mixtes se multiplièrent. Le français sortit progressivement des foyers et des prêches à l’église. Et la génération née pendant l’entre-deux-guerres rendit les armes : souhaitant épargner à leurs enfants les humiliations qu’ils avaient eux-mêmes subies, ils coupèrent le fil de la transmission du français qu’ils avaient reçus de leurs parents.

Inéluctablement, l’aventure des cajuns et créoles en français était vouée à s’écrire en anglais. Avec l’effondrement de tout un pan de ce qui faisait la spécificité de cet Etat américain. Mais les autorités s’alarmaient des conséquences d’une banalisation de la Louisiane sur son potentiel touristique. C’est l’argument économique qui fit mouche. Les politiques rétropédalèrent brusquement dans les années 1960. Un revirement tardif, mais consensuel. C’est l’époque où le sol tremblait en Amérique du Nord sous les coups de boutoir révolutionnaires. Aux Etats-Unis, les femmes et les Noirs réclamaient l’égalité des droits. Le Québec se lançait pour sa part dans une « révolution tranquille », se lançant dans une production culturelle frénétique et refrancisant sa langue alors menacée de créolisation avec l’anglais. Dans ce contexte fécond, le Congrès louisianais vota comme un seul homme en 1968 un programme pour empêcher la mort annoncée du français. L’usage de cette langue fut à nouveau autorisé dans l’administration. Et son enseignement réintroduit en tant que deuxième langue dès le primaire. Mais rares étaient alors les enseignants capables de dispenser ces cours. Il fallut retourner à la source. « Monsieur le Président (alors Georges Pompidou), si tu m’aides pas, le français, il est foutu en Louisiane », aurait imploré James Domangeaux, responsable de la toute nouvelle CODOFIL, le nouveau comité qui reçut pour mission de « faire tout le nécessaire » pour sauver le français. La France, la Belgique et le Canada y dépêchèrent plusieurs compagnies de professeurs pour ranimer le cadavre francophone. Il y délivrèrent une version du français plus proche de celle des Parisiens que des celle des grands-parents cajuns. Et mieux que les cours de français, les cours en français : quelques écoles d’immersion sortirent peu à peu de terre. Et, 40 ans plus tard, la flamme du flambeau semble s’être ravivée puisque la plupart des enseignants en français émanent désormais du cru louisianais. Et, au-delà, c’est le regard qui a changé. Les anciens « ploucs » sont arborés comme une des fiertés de l’Etat. Des figures de proue promouvant la francophonie, tel Zachary Richard, osent chanter en français aux Etats-Unis.

Las. La vieille garde, les francophones de langue maternelle, a les tempes blanchies depuis bien longtemps et passe progressivement l’arme à gauche. Et les jeunes de la Nouvelle-Orléans, qu’ils suivent ou non des cours de français, ressemblent à ceux de Chicago ou de LA : ils écoutent Justin Bieber, Beyoncé ou Kenye West, et regardent Jurassic Park IV ou Games of Throne. L’anglais règne en maître, sans concurrence. Et le français s’apparente à du latin, condamné à n’être décliné qu’en salles de classes. La logique biologique plaide contre le français. Mais la dynamique politique joue en sa faveur : une nouvelle salve est tirée par le Congrès en 2013 : le français peut désormais figurer sur les panneaux de signalisation, faisant jeu égal avec l’anglais. Et depuis la rentrée 2014, une pétition de 25 parents suffit pour que l’Etat ouvre automatiquement un programme d’immersion en français pour leurs enfants.

Aujourd’hui, un peu plus de 4 500 jeunes suivent leurs cours, immergés en français. Ce chiffre a doublé depuis 10 ans, mais demeure l’équivalent d’une goutte d’eau dans un océan de 4,5 millions de Louisianais. Des bars francophones se développent pour permettre la rencontre des « pratiquants » et même des populations non francophones d’origine sont intrigués par ce réveil d’une langue oubliée. Mais le français ne peut être réintroduit dans les foyers, les parents ne la maîtrisant plus. Le risque est grand que le français, à l’instar de la musique ou la cuisine, soit confiné à du folklore local pour la seule joie des touristes. Et il est bien optimiste de s’appuyer sur l’exemple du « revival » du français qu’on observe au Nouveau Brunswick depuis 30 ans : les francophones y étaient dans un rapport de force plus favorable qu’ils ne le sont en Louisiane. Au-delà de l’attachement culturel, c’est l’argument économique qui pèsera de tout son poids dans le choix des parents. Et le réveil de l’Afrique pourrait ainsi être de bon augure. Les services du Pentagone y prospectent déjà, ayant besoin de francophones pour appuyer ses opérations en Afrique.

Sur les rives du Mississipi, le combat reste incertain. Raison de plus pour s’y engager.

 

 

 

 

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