Européaniser la crise catalane, la planche de salut de Carles Puigdemont

De Barcelone à Bruxelles, la crise catalane a changé de dimension. Dimanche 30 octobre, Carles Puigdemont, accompagné de quatre membres de son exécutif, se rendent en catimini à Marseille en voiture. De là, ils embarquent pour la capitale belge. Poursuivis par la justice espagnole, le leader indépendantiste a opté pour la fuite (ou, selon ses mots, le « départ ») afin de poursuivre, de l’extérieur, la lutte en faveur de la cause séparatiste. Et d’échapper au sort de ses autres ministres restés en Espagne : l’incarcération. Les « exilés » ne se sont pas pour autant soustraits aux poursuites puisque, à la suite de l’émission par l’Espagne du mandat d’arrêt émis pour sédition, rébellion et malversation, ils se sont rendus d’eux-mêmes à la justice belge. Puidemont se montre d’autant plus enclin à collaborer avec celle-ci qu’il ne la soupçonne pas d’être « politisée », contrairement à son pendant espagnol. Son arrivée à Bruxelles lui a donc fait gagner du temps et il usera de tous les recours possible pour retarder son extradition afin de mener la  campagne électorale depuis l’étranger. Les élections catalanes se dérouleront en effet le 21 décembre.

Une tribune idéale pour interpeller l’Union européenne

Mais pourquoi Bruxelles plutôt que Paris ou Berlin, par exemple ? Officiellement, il souhaitait se rapprocher de la « capitale de l’Europe ». Une manière de solliciter les institutions européennes et de faire monter le débat espagnol à une échelle européenne. Le débat s’est effectivement exporté. Mardi 7 novembre, deux cents maires séparatistes venus de Catalogne ont manifesté devant la Commission. Dans le même temps, les entrepreneurs catalans, opposés à l’indépendance, donnaient une  conférence au Parlement européen. De son côté, la Commission a, jusqu’à présent, toujours fermé la porte  aux indépendantistes. « Nous faisons confiance aux institutions espagnoles, [au] Premier ministre Rajoy avec lequel le président Jean-Claude Juncker est constamment en contact, et à toutes les forces politiques qui œuvrent à une solution », déclarait son vice-président, M. Dombrovskis, le 11 octobre dernier. Pour la Commission, la  solution doit être recherchée « dans le cadre de la Constitution espagnole ». L’Union, même si elle est parfois soupçonnée de favoriser les régions, demeure une Union d’Etats auxquels elle reste loyale. Quand on le lui fait remarquer, Puigdemont note qu’existe une « différence » entre l’opinion européenne, passionnée par le sujet -comme l’attesterait l’affluence à ses conférences de presse à Bruxelles -, et les Etats, officiellement indifférents. L’opinion serait donc sa carte maîtresse.

Créer des ponts entre Flandre et Catalogne

Une autre raison, extracommunautaire, explique peut-être le choix belge. C’est que la Belgique, depuis le début de la crise, entonne une musique un peu différente qu’ailleurs. Le chef de l’Etat Charles Michel a été le seul à condamner les violences du 1er octobre, réprimant le référendum illégal. C’est que la crise catalane raisonne singulièrement aux oreilles des Belges. Eux aussi vivent dans un pays dont l’organisation, quasi-fédérale, reflète de profondes divisions culturelles qui secouent régulièrement le pays. Du côté flamand, la cause indépendantiste fait son chemin. Restée longtemps dominée sur la Wallonie, la Flandre a longtemps été considérée comme le parent pauvre de  la Belgique. Aujourd’hui, région la plus riche de Belgique, elle prend sa revanche. La situation s’est tendue entre néerlandophones et francophones jusqu’à rendre le pays ingouvernable. En 2010-2011, la Belgique est restée 194 jours sans gouvernement. Et le parti flamand indépendantiste N-VA est arrivé en tête lors des dernières élections. Cette actualité espagnole contient tous les éléments pour que ses sympathisants exultent. Le parallèle entre leur combat et celui mené par Puigdemont apparaît tout sauf incongru. Le N-VA soutient la cause catalane et ne se prive pas de tirer à boulets rouges sur Madrid par échanges de tweets, l’accusant d’adopter une attitude « franquiste ». Le parti populaire espagnol, dont Mariano Rajoy est issu, lui réplique en soulignant qu’il s’agit d’un parti qui « a collaboré avec l’occupation allemande pendant la Seconde Guerre mondiale, un parti xénophobe ». Ambiance. Au milieu, le Premier ministre belge temporise comme il peut. Ces nationalistes flamands du N-VA appartenant à son gouvernement, c’est dire les qualités d’équilibriste dont il doit se doter. Theo Francken, secrétaire d’Etat belge à l’Asile et à la Migration, a déclaré que « les Catalans qui se sentent menacés peuvent demander l’asile en Belgique ». Son premier ministre a dû justifier qu’il n’avait pas « invité » le leader catalan.  La crise espagnole pourrait bien contaminer la Belgique.

Dès lors, l’on comprend pourquoi Carle Puigdemont a choisi Bruxelles. Officiellement, il a expliqué en français devant la RTBF belge qu’il ne souhaitait pas  provoquer de problèmes en Belgique. « Je ne vais pas rentrer dans ce sujet » a-t-il déclaré, ajoutant qu’il n’a demandé à rencontrer aucune personnalité belge. Mais un de ses tweets est pour le moins étonnant :
« We zijn bereid tot volledige medewerking met Belgische justitie nav het Europees aanhoudingsbevel uitgevaardigd door Spanje. »
Il y annonce sa pleine disposition à coopérer avec la justice belge. Mais c’est le choix de la langue néerlandaise qui interpelle, car l’homme politique catalan, peu connu pour être néerlandophone, s’exprime dans un français de qualité.  Dans ce choix de la langue des Flamands, faut-il y voir un appel du pied aux indépendantistes flamands ? On est bien tenté de le penser. Plus encore que de l’Europe ou de la Belgique, il espère le soutien des Flamands indépendantistes.

Pour Puigdemont, les nouvelles sont  mauvaises d’où qu’elles viennent : mutisme des Etats, indifférence de l’Union et de récents sondages moins favorables aux séparationnistes. Sa dernière carte est celle du réveil des peuples s’estimant sous la coupe d’un Etat central. Les lignes de fractures, de la Lombardie – Vénétie à l’Ecosse en passant, bien sûr, par la Flandre – existent et certaines ne demandent qu’à se creuser encore davantage. Au risque de bouleverser les frontières européennes. Bruxelles, doublement  capitale, de l’Europe et de Belgique, est plus que jamais l’épicentre d’un possible tremblement de terre.

 

 

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