« Vive le Québec libre » : 50 ans après, un appel encore d’actualité ?

Publié dans le Huffington Post

On peut croire en la sincérité de Charles de gaulle lorsqu’il a déclaré « je ressens une atmosphère du même genre que celle de la Libération ». Il a été accueilli dans l’euphorie : pas moins de 10% de lapopulation québécoise sont allés à la rencontre du Général de Gaulle au cours de son périple dans la province, en 1967. C’est devant 500 000 Montréalais qu’il s’est saisi d’un micro déposé en haut de l’Hôtel de ville de Montréal pour pousser son cri « Vive le Québec ! Vive le Québec libre ». Mais même galvanisé par l’enthousiasme de la foule, sa déclaration choc n’en demeurait pas moins préméditée, comme l’a rappelé Alain Peyrefitte dans C’était De Gaulle. Son objectif – provoquer un séisme pour appuyer les revendications des Franco-canadiens – a été pleinement atteint. Le Général voyait l’occasion, deux siècles après la défaite de 1763, de s’acquitter de la dette laissée par Louis XV. Il était en effet habité par le souvenir de l’abandon par le roi de France des 60 000 Français, victimes d’une opinion indifférente au sort de ces « quelques arpents de neige », moqués par Voltaire. De Gaulle savait le fruit mûr : il avait observé l’affront infligé par les Québécois à la Reine Elizabeth II en ignorant royalement sa visite en 1964.

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Une revanche après deux siècles de lutte contre l’assimilation

 

« Vive le Québec libre » a été acclamé au Québec, dont les populations francophones n’avaient échappé à l’assimilation qu’en menant durant deux siècles une véritable « revanche des berceaux ». Les taux de natalité atteignaient des records mondiaux et les familles regorgent d’anecdotes à ce sujet. Le maire de la ville de Gatineau racontait que son arrière-grand-mère s’était vu refuser la communion par son curé parce que, cette année-là, elle n’avait pas fait un 9ème enfant.

 

En ces années 1960, dans les rues de Montréal, la majeure partie de l’affichage se faisait en anglais, la langue des dominants. Une domination psychologique mais aussi économique. Dans la capitale mondiale de la pâte à papier, à Trois Rivières, les anglophones, avec 3% de la population, détenaient 75% des industries papetières. Le voyage du Général de Gaulle est pourtant intervenu dans un contexte de réveil québécois. Le héros de la France libre souhaitait appuyer les francophones, alors en pleine reconquête de leurs droits, qu’ils soient linguistiques ou économiques. Une vraie « Révolution Tranquille », comme on désigne aujourd’hui cette période.

 

50 ans après, les retombées du combat mené durant ces années-là sont immenses. La Canada est devenu bilingue franco-anglais et le Québec a le français pour seule langue officielle. Les immigrants hors Canada reçoivent un enseignement en français. Le Québec s’est doté d’institutions permettant de franciser les mots provenant du monde anglophone. Face à cette montée en puissance, une part des élites anglophones, une minorité qui se comportait comme si elle était majoritaire, ont fui la province pour Toronto.

 

Deux rendez-vous avec l’indépendance se sont présentés. Les Québécois les ont tous deux déclinés – la dernière fois, en 1995, in extremis, lors du référendum contesté. Le Président français, Jacques Chirac disposait d’une réponse toute prête : « la souveraineté du Québec est un état de fait qui ne demande désormais qu’un habillage juridique ». Cette déclaration est restée dans un tiroir.

Le Québec, plutôt que rompre avec le Canada, s’est engagé dans la voie du compromis : politiquement fédéraliste, mais doté d’une culture spécifique. Une fois l’égalité des droits arrachée, la situation s’est apaisée. Les jeunes générations, qui n’ont jamais connu la frustration de leurs parents, n’ont pas été atteints par cette même rage de parler français. Le mouvement politique soutenant l’indépendance, le Parti québécois a vu son assise électorale se réduire. Et le Premier ministre canadien, Justin Trudeau, un québécois francophone, n’est-il pas le symbole d’une fédération multiculturelle ?

 

Une identité culturelle dont la pérennité n’est jamais acquise

 

Selon le recensement de 2011, 78% des Québécois étaient francophones, 8% anglophones et 12% allophones (aucune de ces deux langues). Si la position du français apparaît bien assurée, rien n’est pour autant figé. Tant que le Québec demeurera au sein de la fédération canadienne, l’identité franco-québécoise ne sera jamais définitivement acquise. En dépit de tout l’arsenal juridique pour la prémunir d’une assimilation anglo-saxonne, le français a plutôt tendance à refluer. L’immigration – en proportion, trois fois plus soutenue qu’en France – a pris le relais de la formidable natalité d’antan. Or, en dépit des efforts pour attirer une immigration provenant de pays francophones ou de culture latine, 26% de ceux arrivés en 2000 se sont finalement assimilés en anglais. En outre, les transferts linguistiques du français vers l’anglais demeurent significatifs. Sur l’île de Montréal, là où l’anglais demeure influent, un certain nombre de francophones sont poussés à changer de langue maternelle au cours de leur vie pour adopter l’anglais, même à la maison. Deux universités prestigieuses de Montréal participent à ce phénomène d’assimilation en anglais : Mac Gill et Concordia, toutes deux anglophones. En sortant de leurs études, les étudiants, peu importe leur origine, travaillent bien souvent en langue anglaise. Car le monde du travail bascule progressivement dans cette langue, attractive et parlée par le premier partenaire économique, les Etats-Unis. Un signe qui ne trompe pas : les immigrés parlant uniquement français sont plus souvent au chômage que ceux parlant uniquement anglais (23 contre 16%). A Montréal, une métropole cosmopolite que les familles francophones ont tendance à quitter pour s’installer en banlieue, ressemble de moins en moins au reste du Québec. « Plus on s’approche du centre de l’île, plus la force d’attraction de l’anglais augmente, car elle est plus forte que celle du français », souligne l’Université québécoise de Laval, spécialisée sur les questions démographiques et linguistiques. Résultat : la ville des décideurs, qui donne le ton à toute la province, a tendance à perdre ses couleurs francophones.

 

Une fibre écologique plus prononcée au Québec qu’ailleurs au Canada

 

D’autres raisons de se séparer du Canada sont avancées par les souverainistes pour justifier une indépendance. Sur un certain nombre de sujets, le Québec ne partage pas les mêmes intérêts que le reste du Canada. Il en est ainsi de l’énergie, par exemple.

 

Depuis l’époque de la colonisation, le cours du Saint Laurent est un axe stratégique qui permet de transporter les matières premières dont recèle le Canada vers le reste du monde. Il s’agit d’ailleurs d’une des raisons pour lesquelles le Canada ne souhaite à aucun prix l’indépendance de cette province. Les Québécois, plus sensibilisés à l’environnement que le reste de la Fédération, voient d’un mauvais œil le pétrole issu des sables bitumineux s’exporter via l’axe du Saint-Laurent. Ce pétrole non-conventionnel, lourd et toxique, devrait circuler par des oléoducs suivant les cours d’eau. Du pétrole qui s’en échapperait par accident pourrait gravement et durablement contaminer des sources d’eau potable. La catastrophe survenue à Mégantic en 2013, le déraillement d’un train transportant ce pétrole, causant 47 morts dans l’explosion de tout le centre-ville et contaminant l’environnement, est encore dans tous les esprits. Est-on prêt à prendre un tel risque du côté du Québec ?  Si la Belle Province était un Etat, elle déciderait souverainement de l’opportunité de faire transiter ce pétrole par son territoire ou, du moins, elle prélèverait dessus un droit de douane significatif.

 

Un argument balayé par les détracteurs de l’indépendance pour qui, grâce au système de péréquation, le Québec profite largement, au sein du Canada, de cette manne pétrolière.

 

L’idée indépendantiste s’est aujourd’hui déplacée au second plan au Québec. En attendant qu’elle revienne au goût du jour, les souverainistes patientent. Et scrutent les exemples européens de l’Ecosse ou de la Catalogne. Un jour, pensent-ils, la mécanique conduisant à la « liberté » se réenclenchera.

 

 

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