Présidentielle et francophonie : des déclarations chocs mais des programmes creux

En ce 20 mars, l’accent est mis sur la langue française. Et ce n’est pas qu’une affaire de poètes et d’académiciens. La langue revêt aussi un caractère politique. S’il ne devait y avoir qu’un unique critère pour cimenter les Français, ce serait bien leur langue. Un récent sondage Ifop rappelle que le français constitue le premier moteur du sentiment d’appartenance à la nation. Son histoire, ses valeurs et sa culture n’arrivent qu’après. S’agirait-il donc d’un enjeu consensuel en politique ? Rien n’est moins sûr. Le simple intitulé « défense de la langue française » est chargé de connotations. Le principe même de « défendre » nous renvoie à une ligne Maginot tracée pour endiguer une menace venant de l’extérieur. Faire rayonner sa langue serait-il donc l’apanage de déclinistes anxieux ? C’est en tout cas la droite extrême qui a d’abord capté l’enjeu de la francophonie. Une nouvelle prise de guerre, s’ajoutant à Jeanne d’Arc ou à la laïcité.  Quand Emmanuel Macron fait le choix de s’exprimer en anglais à Berlin en janvier 2017, c’est Florian Philippot qui lui tombe dessus à bras raccourcis. François Fillon, pour ne prendre que lui, ne pique pas un mot. Idem lorsqu’a été dévoilé le slogan pour les JO de 2024 à Paris (« made for sharing ») : le FN a été parmi les seuls à le regretter. De son côté, la gauche extrême, animée par antiaméricanisme ou par opposition au mode de pensée anglo-saxon enrage également contre la fascination qu’exerce l’anglais sur les élites françaises. En matière de francophonie, la plupart des autres tendances politiques, assez amorphes sur le sujet, ont plutôt jusqu’à présent fait le choix de la condescendance.

Les politiques, de nouveau inspirés par la langue française ?

Traitée avec condescendance, la francophonie ne deviendrait-elle pas tendance ? Nous sommes en pleine bascule historique. Le français devenant de plus en plus une langue africaine, sa vocation change. Il est de moins en moins « la langue de France ». Parler français ne revient pas à quelconque allégeance à l’égard de la France. C’est en français que la France peut être parfois houspillée par des Comoriens, critiquée par des Malgaches ou détestée par des Algériens. En outre, le potentiel économique de la francophonie est désormais reconnu du fait de la constitution d’un marché vaste de plusieurs centaines de millions d’habitants. Renforcer les positions de la langue française aujourd’hui revient à créer, demain, de nombreux emplois. Pétrie de valeurs communes, une famille francophone s’est constituée et sa voix pèse lors de discussions telle que l’exception culturelle ou du climat.

Les politiques commencent à prendre conscience que disposer d’une langue de poids représente, au-delà de la dimension culturelle, un atout considérable pour la France. Un atout partagé par l’Espagne mais dont ne dispose pas l’Allemagne ou l’Italie, par exemple. Dans les bouches des politiques, on note un changement de ton. Il  a un an, Alain Juppé s’était prononcé franchement en faveur d’une politique ambitieuse se donnant les moyens d’atteindre 700 millions de francophones dans le monde à l’horizon 2050. Lors de l’un des débats dans le cadre des primaires socialistes, Benoît Hamon a appelé à se mobiliser en faveur de l’éducation en Afrique francophone, dans laquelle 180 000 professeurs manqueront d’ici 2020. Il a annoncé, depuis, son ambition de construire « un palais de la langue française » pour encourager le multilinguisme et projeter la culture française dans le monde. Lors de son débat de l’entre-deux tour, Manuel Valls a dédié sa « carte blanche » aux opportunités offertes par l’Afrique et la francophonie. Emmanuel Macron souhaite quant à lui constituer une chaîne « Arte » franco-algérienne, un pont télévisé entre les deux rives de la Méditerranée.

Des programmes encore secs sur le sujet

Mais il s’agit là d’incantations, des déclarations de circonstance. Et au-delà, en fouillant dans les programmes officiels, les engagements demeurent rares. Ce sont toujours Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon qui dotent l’ambition francophone d’un maximum de moyens. En cas d’échec du plan A de renégociation du cadre européen avec Berlin, Mélenchon prévoit, dans le cadre de son plan B, un grand pivotement : la France se tournerait vers la Méditerranée et l’ensemble des pays parlant français. Concrètement, il voudrait voir s’ériger une « francophonie politique » et se créer un Erasmus dans l’espace de langue française. Marine Le Pen consacre pas moins de quatre mesures en faveur de la langue française, parmi lesquelles figure l’abrogation de la loi Fioraso sur l’enseignement en anglais à l’université française. Elle appelle également de ses vœux une « véritable politique de co-développement avec les pays d’Afrique », notamment en matière scolaire. Et les autres candidats ? Rien d’engageant. Il y aurait pourtant tant à faire, de la création d’un visa francophone jusqu’à des politiques de compagnonnages industriels. Comme Ivan Kabacoff, animateur de Destination Francophonie, le soulignait récemment, le désintérêt du monde politique français représente le gros point noir dans l’aventure francophone. Quel contraste avec les Britanniques qui s’engagent sans retenue en faveur du Commonwealth et inondent les pays anglophones d’aide au développement. Là où il y a une volonté, il y a un chemin. Le contraire est également vrai.

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