Le Président et l’usage de l’anglais : les pièges à éviter

Article publié sur lexpress.fr

En diplomatie, parler une langue étrangère suffit pour transgresser. En s’exprimant en anglais lors de son déplacement à Berlin le 10 janvier dernier, Emmanuel Macron a tranché avec les usages en vigueur. Signe de modernité ? D’évidence, il ringardise la vieille garde politicienne française, réputée souvent très mauvaise dans la principale langue internationale. L’accent de François Hollande laissait plus qu’à désirer et l’anglais de Nicolas Sarkozy était même moqué par Carla Bruni. Le Front national a été le premier à tomber à bras raccourcis sur le candidat d’En marche !, en s’indignant de son manque de considération à l’égard de la langue française. Emmanuel Macron s’était pourtant justifié d’emblée, arguant qu’il souhaitait être compris de son auditoire berlinois : les Allemands sont, en effet, réputés être doués en anglais.

Les futurs présidents sauront parler anglais

Le candidat d’En marche ! appartient à cette génération d’anciens étudiants des grandes écoles qui maîtrisent bien la langue de la City. Etant donné les enceintes scolaires desquelles sortent nos élites politiques, on peut estimer qu’elles disposeront, à terme, d’un bon niveau en anglais. « The yes needs the no to win against the no  » de Jean-Pierre Raffarin ne sera bientôt plus qu’un souvenir. Une bonne nouvelle pour un élu qui passera la moitié de son mandat à dialoguer avec ses homologues étrangers. Au cours de ses relations informelles, il pourra tisser des relations plus étroites et personnelles avec les autres chefs d’Etat, autant d’huile supplémentaire dans les rouages de sa diplomatie. En revanche, l’utilisation de l’anglais doit être subtilement dosée. A ce titre, l’attitude d’Emmanuel Macron mérite deux remarques.

L’anglais plutôt que l’allemand pour communiquer avec les Allemands

La première remarque, c’est qu’il a fait le choix de l’anglais… devant un parterre allemand. Son niveau ne lui permettait pas de discourir pendant 1h30 dans la langue de Goethe. Personne ne peut a priori l’en blâmer, même si cela lève le voile sur un malaise : les Français, dans leur grande majorité (74% selon l’Ifop), ne savent pas s’exprimer dans la langue de leur principal partenaire. Et vice et versa. Mais alors quelle langue pour l’Union européenne ? Dans l’Europe post-Brexit, l’anglais va-t-il demeurer le medium privilégié, alors qu’il deviendra, à terme, une langue quasi-extérieure à l’Union (excepté en Irlande et à Malte) ? Les Belges optent de plus en plus pour l’anglais en lieu et place d’une des langues nationales, et l’on ne peut pas dire qu’il s’agit d’un facteur de cohésion collective. Une solution, simple et évidente si l’on veut rapprocher les peuples, pourrait pourtant être envisagée : rendre l’allemand obligatoire pour les élèves français. Le choix de l’anglais par Emmanuel Macron plutôt que du français ou de l’allemand révèle donc d’abord l’absence d’un vrai volet culturel au projet européen, une lacune potentiellement mortelle pour l’Europe, construite sur des bases essentiellement économiques.

La schizophrénie de la tête de l’Etat

La seconde remarque porte sur le principe même de parler anglais lors d’un discours officiel. En effet, s’il s’agit, en apparence, d’un signal d’ouverture sur le monde, il faut prendre toute la mesure de ce signal envoyé. La France se bat depuis des décennies pour que sa langue conserve un statut international. Elles dépense beaucoup de moyens et d’énergie à travers une diplomatie culturelle qui se déploie notamment par des lycées, des alliances ou des instituts. C’est ainsi que la langue française est la deuxième langue d’enseignement dans le monde, qu’elle est co-langue de travail dans nombre d’institutions internationales (Onu, Union européenne, Otan, etc.). Elle compte 29 Etats qui l’ont adoptée comme langue (co-)officielle. Si le français rayonne, c’est que ses locuteurs jugent utile de le parler. Or, si un chef de l’Etat français, lui-même, devait ne plus s’exprimer dans sa propre langue lors de ses déplacements à l’étranger, il enverrait un signal très négatif : le français deviendrait alors une langue obsolète dans les relations internationales. Et l’on aboutirait alors à la situation schizophrénique dans laquelle l’Etat français se démènerait pour promouvoir le français, tandis que sa tête annoncerait de manière subliminale qu’il ne s’agit plus d’une langue pertinente pour s’ouvrir sur le monde. Mais s’agit-il du fond de la pensée d’Emmanuel Macron ?

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