XVIème sommet : le pari francophone de Madagascar

A Paris, on ne parle que de primaire. A Antananarivo, que de Francophonie. Madagascar accueillera les 26 et 27 novembre le sommet qui lui est dédié, une grand-messe bisannuelle rassemblant les chefs d’Etats membres de l’Organisation Internationale de la Francophonie. L’événement est considérable : 80 délégations étrangères membres de l’Organisation se donnent rendez-vous dans la Grande île. Le pouvoir politique malgache endossera le costume du maître de maison dans cette famille ayant le français en partage. Mais au-delà des instances dirigeantes , c’est tout le pays qui est appelé à se mobiliser : « Ce n’est pas seulement l’État, mais la population tout entière qui recevra les convives. Démontrons, lors de cet événement, que notre réputation de peuple hospitalier n’est pas fausse », s’enthousiasmait le Premier ministre, Olivier Mahafaly Solonandrasana.

Pour faire rayonner le pays encore sous-développé, Madagascar joue donc à fond la carte francophone. Pourquoi parier sur la francophonie ? Parce qu’elle pense qu’il s’agit d’un levier pertinent. Situé au 154ème rang en termes d’IDH, le contraste est saisissant dès lors qu’on compare Madagascar avec son environnement, une constellation d’îles nettement plus prospères : Maurice, La Réunion, les Seychelles. Sans parler de l’Afrique du Sud. Or, selon les promoteurs de la francophonie économique, parler une même langue serait un formidable accélérateur en termes d’échanges. Madagascar pourrait ainsi resserrer ses liens avec les îles francophones toutes proches, mais aussi avec l’Europe et le Canada francophones et, bien sûr, l’immense Afrique de l’Ouest et du Nord. Le français serait ainsi le chemin le plus sûr vers le développement.

Mais ce choix est contesté. A court terme déjà : le nombre d’infrastructures pour accueillir dignement ces délégations venues des quatre coins de la planète suscitent la polémique. Déverser de l’argent public pour redorer le blason malgache auprès des délégations étrangères apparaît obscène pour beaucoup, dans un pays où 75% de la population vit avec moins de 1,25 dollar par jour (Banque mondiale). A plus long terme également : quel retour sur investissement ? D’autant que les  pays qui se développent à proximité sont avant tout anglophones. L’opposition a récemment ressorti le chiffre massue : l’indice de développement humain (IDH), publié en 2013 par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), révèle que parmi les six États les plus mal classés, cinq sont des pays de l’Afrique francophone. Et enfin, pourquoi valoriser la langue qui lui a été imposée à coups de canon?

A la recherche de son identité linguistique

L’Île a longtemps tergiversé sur son héritage linguistique : que faire du français ? Le purger ? La langue française a infusé dans le pays avec un goût de sang. La colonisation, dont l’architecte était Gallieni, lui a été imposée à la toute fin du XIXème siècle. Plusieurs centaines de milliers de personnes avaient alors péri lors de la répression d’une insurrection. Pour les 18 ethnies de l’île, le français est devenu l’instrument d’assimilation à leur « nouvelle patrie ». Point de salut pour les réticents : les élites locales désireuses de maintenir leur statut se devaient de l’acquérir. Même après la décolonisation de 1960, le français est demeuré langue officielle et, bien souvent, celle de l’enseignement. Le système éducatif restait absurdement calqué sur celui de l’ancienne métropole : les Malgaches connaissait mieux les départements français que leur propre géographie…  C’est alors qu’en 1972 un sentiment antifrançais enflamme les lycées, puis les rues. Le pays se lance alors dans la voie de la « malgachisation ». Le français est relégué au rang de langue étrangère. Madagascar a-t-il recouvré sa liberté ? Las. Derrière la « malgachisation », il s’agit d’imposer à toutes les ethnies la langue d’une seule d’entre elles, les Mérina,vivant dans les hautes terres du centre du pays, autour d’Antananarivo. De frustration en colère, les peuples côtiers bouillonnent : ils lui préfèrent le français qui, paradoxalement, leur apparaît plus neutre. Madagascar se coupe des autres pays francophones, se renferme sur lui-même. Cette politique aboutit également à un désastre scolaire : les enfants ne maîtrisent plus le français, sans pour autant bien parler le malgache. L’anglais, devenue langue officielle pendant quelques années, accroît encore la confusion, dans un pays où les structures scolaires sont des plus fragiles.

Depuis, le français est redevenu une langue importante dans l’enseignement , en particulier au lycée et à l’université. Il a récupéré son statut de langue co-officielle, à coté du malgache. Du fait d’un outil éducatif à double vitesse, seuls 6% des Malgaches le parlent bien. Cette langue demeure donc un marqueur social déterminant . « Maîtriser le français est un critère d’identification sociale plus déterminant et plus cruel que tous les documents officiels », résume Kemba Ranavela, enseignante et chroniqueuse.

Depuis les années 1970, Madagascar a vu sa situation économique et politique se dégrader considérablement. A l’époque, la Grande île était plus développée que Maurice ou la Réunion. Elle mise donc sur la francophonie, cet écosystème créateur de « solutions » et ouvrant « toutes les possibilités », selon l’Organisation Internationale de la Francophonie. Des mots creux ? Des mots concrets quand on sait que la France a été rejointe par le Canada comme principal investisseur dans l’île. Des mots prometteurs quand on sait que Mohammed VI est venu à Antananarivo avec une délégation comptant 500 personnes.

Pendant que ces débats passionnent ici, on continue, en France, à n’avoir d’yeux que pour les primaires.

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