UE post-Brexit : quelle langue européenne, du coup ?

Article publié sur l’express.fr

Au sein des institutions européennes, tout le monde s’est assis sur le trilinguisme originel – anglais, français et allemand. En son sein comme vers l’extérieur, l’anglais en est devenue la lingua franca incontestable. Mais cet équilibre pourrait être à nouveau bouleversé.

 

1995 et 2004 : deux élargissements qui ont propulsé l’anglais au premier plan

 

Convaincu par Churchill que le Royaume-Uni choisirait toujours le grand large à l’aventure continentale, De Gaulle ne souhaitait pas associer les îles britanniques au projet européen. Pompidou a certes opéré un revirement en leur ouvrant les portes, mais il en a pris soin d’en border les contours. En 1971, les accords Pompidou-Heath enjoignaient le Royaume-Uni d’envoyer à Bruxelles des fonctionnaires sachant s’exprimer en français. L’essor irrésistible de l’anglais est donc beaucoup plus récent.

 

La bascule date de 1995. La classe politique française apparaît alors moins préoccupée de défendre les intérêts du pays. Le temps où « les ministres de De Gaulle redoutaient ses colères contre ceux qui s’étaient exprimés en anglais » est révolu depuis longtemps, raconte Claude Hagège dans son ouvrage Combat pour le français. C’est ainsi que lors de l’entrée de la Finlande, de la Suède et de l’Autriche, le gouvernement Balladur « oublie » de négocier l’équivalent des accords Pompidou-Heath avec ces nouveaux entrants. Pascal Lamy ou Christine Lagarde, en ne s’exprimant qu’en anglais au sein des institutions, émettent au monde le message que le français n’est plus une langue pertinente. Des situations cocasses surviennent, tel que l’envoi par le ministre Michel Sapin d’un courrier au commissaire Pierre Moscovici… en anglais ! Les Français, tétanisés à l’idée d’apparaître comme chauvins, baissent la tête. Les Britanniques, eux, ne s’embarrasse pas de tels complexes. Quant aux Luxembourgeois ou aux Belges, incrédules devant l’attitude des Français, ils s’en étranglent.

 

Selon Jean Quatremer, les productions issues d’une rédaction française sont estimées à moins de 10% (contre 40% en 1997). « Parler français ne fait plus partie des conditions pour travailler dans les institutions européennes », résume Nicolas Gros-Verheyde, correspondant Ouest-France à Bruxelles.

 

L’anglais demeure incontournable, même après le Brexit

 

Les Britanniques ont vu leur langue s’imposer à Bruxelles. Ce n’est pas un détail. Les journalistes anglo-saxons ou les cabinets britanniques bénéficient d’un accès immédiat à des documents techniques dans leur langue maternelle. Par ailleurs, pour un nombre croissant de cadres européens, on réclame désormais des natifs anglophones ou des profils issus des universités anglo-saxonnes. Ainsi, en imposant leur langue, les Anglo-saxons ont fait rayonner leurs mots et leurs canaux de pensée. Ils ont rendu leurs universités plus attractives. Mais en dépit de cet immense avantage, les Britanniques ne se sont jamais vraiment convertis à l’idéal européen.

 

Bientôt, les Irlandais et les Maltais (soit 1% de la population de l’UE) seront les seuls anglophones de naissance au sein de l’UE. En outre, la langue anglaise pourrait tout simplement ne plus figurer parmi les langues officielles puisque les Irlandais ont opté pour le gaélique et les Maltais pour le maltais. Et pourtant, difficile d’imaginer que le « tout anglais » disparaisse. Ne serait-ce parce qu’il s’agit de la seule langue parlée par tous les fonctionnaires européens. Une langue également perçue comme neutre, contrairement au français.

 

Mais la France et l’Allemagne pourrait profiter du Brexit pour relancer une politique linguistique pluraliste. Une telle initiative ne serait pas injustifiée. Certains cèdent à la facilité de penser qu’une langue unique, c’est quand même bien pratique. Sans en soulever les inconvénients. L’anglais parlé au sein des institutions est souvent si médiocre que les juristes s’en plaignent ou profitent de l’approximation linguistique pour tordre le cou au droit. Plutôt que de contraindre tout le monde à s’aligner sur un anglais nivelé vers le bas, le rétablissement d’un trilinguisme effectif permettrait au plus grand nombre des Européens d’opter pour une des trois langues de rattachement. Selon une étude Eurydice, l’apprentissage de l’allemand est ainsi répandu en Europe de l’Est. Le français est plus diffusé dans celle du Sud, où la langue dérive du latin.

 

Le modèle idéal réside peut-être au Luxembourg. Le Grand-Duché a instauré le multilinguisme. Outre le luxembourgeois parlé en cours de récréation, les lycéens suivent leurs cours en français et en allemand, sans pour autant négliger l’enseignement de l’anglais. Le luxembourgeois Jean-Claude Juncker est allé à bonne école. Le Président de la Commission s’exprime avec équité dans les trois langues. Il représente aujourd’hui l’un des derniers bastions du multilinguisme. Un bastion qui, à son tour, pourrait tomber tôt ou tard, si aucune volonté politique ne surgit. C’est le moment ou jamais.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>