Le monde francophone, cœur de cible du terrorisme islamiste

Dans le combat contre le terrorisme islamiste, le monde francophone paye un lourd tribut. Rien que ces derniers jours, Beyrouth, Paris, Bamako et à nouveau Tunis ont été ensanglantés. Bruxelles, qui l’avait déjà été en mai 2014, est à nouveau dans la ligne de mire. Le Cameroun voit chaque jour ses digues sécuritaires durement ébréchées face aux assauts sporadiques et violents de Boko Haram. Le Sahel s’est quant à lui transformé en un immense théâtre d’opération où se meuvent les djihadistes.

 

Au-delà des attaques visant les Etats qui la composent, la Francophonie institutionnelle, elle-aussi, a été directement touchée. En lançant une attaque informatique à l’encontre de TV5 Monde en avril 2015, le groupe islamiste CyberCaliphate s’attaquait au média de langue française par excellence. La chaîne francophone avait dû interrompre ses programmes et rendre son site Internet inaccessible. Et lors de l’attentat à Bamako, l’hôtel Radisson comptait parmi ses clients des représentants éminents de la francophonie, réunis à l’occasion du Forum francophone sur la diversité des expressions culturelles, qui devait s’y tenir deux jours plus tard. Le prix des Cinq continents, la récompense littéraire francophone, aurait dû y être décerné. Lors de l’attaque, à l’hôtel, les officiers de sécurité de la Francophonie ont été parmi les premiers à sonner l’alerte. Et Geoffrey Alain Dieudonné, expert francophone venu de Belgique, fait partie des 21 personnes assassinées.

 

Bien sûr, les pays francophones n’ont pas le monopole des attaques terroristes ; le crash contre l’avion russe dans le Sinaï, reconnu comme étant un attentat, le démontre avec l’horreur de ses 224 victimes. Et la seule appartenance à la communauté francophone ne constitue certainement pas le premier prétexte pour faire l’objet de la fureur terroriste ; si le Liban a été frappé dans la banlieue chiite de Beyrouth, c’est pour le soutien militaire apporté par le Hezbollah à Bachar et au clan Alaouite en Syrie.

 

Mais la langue française, comme toutes les autres langues, véhicule un certain nombre de valeurs. Des valeurs qui, du fait de la diversité des pays locuteurs, la parent d’une dimension universelle. Elle s’est échappée de France et s’est, du même coup, affranchie de son pays d’origine. La francophonie résulte d’un syncrétisme entre les Lumières, fille de l’Europe du XVIIIème, siècle et le « dialogue des cultures », si cher à Senghor. Le français actuel a puisé à ces deux sources son corpus de références.

 

C’est en français que le christianisme, même sous la IIIème République laïque, a été prêché sur tous les continents ; dans ce même français, Voltaire réclamait la tolérance religieuse et Kamel Daoud revendique aujourd’hui son athéisme.

C’est en français que le colonisateur français-belge a croqué un gros morceau de la planète. Et, dans ce même français, Aimé Césaire ou Kateb Yacine ont combattu le colonialisme. C’est en français que des millions d’enfants du monde entier ont appris studieusement, sur les bancs de l’école, à lire et à écrire. Et c’est aussi en français que Casanova racontait ses aventures avec une religieuse et Dany Laferrière nous explique « comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer ».

Hier, Montaigne s’efforçait de rapprocher les vues des protestants et des catholiques dans le royaume d’alors, déchiré par les guerres de religion. Aujourd’hui, Amin Maalouf tente de bâtir des ponts entre les rives de la Méditerranée. Depuis longtemps, le français s’est imposé comme un des médias privilégiés de l’humanisme.

 

En matière d’Etat de droit, l’espace francophone est loin d’être parfait, et sa démocratisation demeure inachevée en bien des endroits. Mais son imaginaire, son univers, est peuplé, dans chacun des pays qui le composent, de fantassins obstinés de la paix, de défenseurs de l’esprit de tolérance et d’apôtres de la liberté de croyance. Et l’Organisation Internationale de la Francophonie piétine souvent l’implacable Realpolitik pour porter ces valeurs aux sommets. Des valeurs qui représentent tout ce que les djihadistes abhorrent, faisant des pays qui s’en réclament des cibles de choix. D’abord en Afrique, où des foyers terroristes ont pu s’étoffer et proliférer. Mais plus seulement. Boualem Sansal, écrivain algérien pris pour cible par les islamistes pour ses critiques à l’encontre de toute forme de religion, témoigne de l’étalement de la menace, qui, telle de l’huile renversée, se rapproche de la France. Avant, « j’éprouvais un soulagement considérable en arrivant à Roissy. Je me disais que le temps pour lequel je venais en France, je serai tranquille. Ce n’est plus le cas, maintenant la peur est partout. Elle me suit. Avant, je la laissais à Alger, quand je traversais l’aéroport d’Alger, j’étais dans le soulagement et là, elle me suit. Maintenant j’ai peur même à Paris. »

 

La période est certes obscurcie par l’ombre terroriste et secouée par les bruits de bottes. Mais de la solidarité qui en résulte pourrait éclore un sentiment d’appartenance entre les francophones, frappés par le même ennemi fondamentaliste, avec une diagonale infernale s’étirant de Bruxelles à Bamako, en passant par le Liban et la Tunisie. L’époque n’est peut-être pas définitivement vouée au repli derrière des lignes Maginot nationales.

 

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