Issa Goraieb : la presse francophone au Liban, le combat d’une vie

Issa Goraieb vous accueille avec une affabilité toute orientale. Son assurance, patinée par le temps, est dénuée d’arrogance. Le regard est généreux, curieux et tendre. Mais ne vous y trompez pas : Issa, même de tempérament pacifique, reste un combattant. La vie en a fait un fantassin, qui a mis l’épaisseur de sa cuirasse pour défendre ses convictions. Telle l’indépendance du Liban, ce petit Etat, de la taille du département de la Gironde, cerné par des Etats aux velléités souvent impérialistes. Telle la défense de la langue française, en perte de vitesse dans ce Moyen-Orient balkanisé.  Telle la pérennité de la presse écrite de qualité, d’autant plus menacée que les épreuves ont éveillé chez bien des Libanais une soif d’évasion et de frivolité, qui a propulsé la presse people au top des ventes.

La vie d’Issa est romanesque. Et incontestablement digne d’être racontée. Une vie méritant d’être écrite ? « Qui ça intéresserait ?  Vous l’achèteriez, vous, ce livre ? », s’étonne-t-il ? Bien sûr que je l’achèterais, et je le trouverais au rayon des biographies historiques. Car quand Issa vous raconte sa vie, c’est toute la fresque libanaise qui se dessine sous vos yeux.

Dans son bureau est accrochée la photo de son père, qui a fière allure sur son cheval, le sombrero vissé sur la tête. Papa Goraieb vivait alors au Mexique, où il avait émigré à l’âge de 16 ans pour fuir la famine qui sévissait au Liban et y fonder une famille. Au crépuscule de l’Empire Ottoman, l’occupation turque tournait au drame humanitaire pour les chrétiens d’Orient et les musulmans chiites, affamés. Issa tire aujourd’hui de cet exil les traits mexicains que lui a légué sa mère. Puis, la famille Goraieb repart vivre au Liban : Issa découvre à cinq ans son pays. Rapidement, le foyer devient parfaitement polyglotte. Les enfants discutent en arabe avec le papa, en espagnol avec la maman. Et, étant scolarisés dans une école chrétienne de langue française, les enfants découvrent et s’approprient la langue de Molière. Issa en tombe éperdument amoureux et assouvit cette passion par la lecture. Même si son père s’efforçaient de l’extraire des épopées écrites par Jules Verne pour qu’il aille jouer avec ses camarades.

Fin lettré, Issa découvre sa vocation de journaliste. Après ses études de droit, il envisage de partir en France, dans une école dédiée à l’apprentissage de la profession. « Mais j’ai eu une chance inouïe », répète-t-il, sans fausse modestie. Avant même d’être diplômé en droit, il est reçu après entretien dans le journal francophone qui deviendra par la suite « L’Orient-Le-Jour ». Il commence par la traduction de dépêches insignifiantes, de l’arabe en français. Son ascension s’accélère quand il entre au service international, dont il devient rapidement le chef. Et la guerre civile dans laquelle le Liban sombre bientôt va prendre un cours très particulier dans la vie d’Issa. Le rédacteur en chef du journal meurt dans des circonstances obscures. Effrayé, le directeur du journal prend la poudre d’escampette sans demander son reste. Dans ces circonstances, Issa prend alors, à seulement 33 ans, la tête du navire. Il va en tenir le gouvernail pendant la quinzaine d’années de guerre. Et ne pas le lâcher en dépit des attentats frappant les locaux du journal. En dépit des kidnappings dont il est lui-même victime. Il réchappe plusieurs fois à la mort. Autant de pressions pour essayer d’assécher la plume des journalistes libres en ces heures où l’Etat de droit n’avait plus cours. Au milieu de ce tumulte, la ligne éditoriale du journal reste maintenue : « libaniste et contre toutes les ingérences étrangères, qu’elles soient palestiniennes, israéliennes ou syriennes », tonne Issa. Avec un lourd tribut à payer sur le plan personnel : ne pas voir grandir ses enfants, vivant de l’autre côté de la ligne verte.

Issa a depuis cédé son siège de directeur du journal aux nouvelles générations. Il reste éditorialiste d’un journal en crise. L’Orient-Le-Jour a survécu à la guerre, mais maintenant, dans un pays pacifié, le journal reste menacé. Issa observe les courbes de ses ventes avec lucidité. Mais le regard pétillant de vitalité, il lorgne déjà vers Internet, où réside, espère-t-il le salut. Toujours prêt à prendre un parti.

Issa Goraieb a dirigé le principal journal libanais de langue française, L’Orient-le-Jour. Il y est resté éditorialiste.

Frédéric Pennel

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