La langue française au sein de l’UE : « la France a fait le choix de s’effacer »

Journaliste français, Nicolas Gros-Verheyde est spécialiste des questions de défense et des questions internationales. Son site d’information, Bruxelles2, constitue une source d’information régulièrement reprise par les rédactions internationales. Correspondant à Bruxelles pour Ouest-France et La Lettre de l’Expansion, il arpente les couloirs des institutions internationales. Et il a constaté ces dernières années un net retrait de la place du français – et à un effondrement de l’allemand – au sein des instances européennes.

Smalas : Au sein de l’Otan, réputée pour la prépondérance américaine, on peut imaginer que tout ne se passe qu’en anglais…

Nicolas Gros-Verheyde : Deux langues officielles coexistent au sein de l’Organisation : l’anglais bien sûr, mais le français également. La structure otanienne respecte ce bilinguisme, et la plupart des documents sont traduits en français. On peut estimer à environ 40% la part du français dans les communications officielles. Cela étant, le nouveau secrétaire général, Jens Stoltenberg, ne sait pas parler français, contrairement à son prédécesseur, Anders Fogh Rasmussen. Mais en dehors de cette baisse conjoncturelle à sa tête, l’Otan fait preuve d’un respect notable de la langue française dans ses productions.

Smalas : Le constat est bien différent pour l’Union européenne…

N.G-V : Chaque pays au sein de l’UE peut voir sa langue reconnue comme officielle pour lui conférer une valeur juridique. Il y a donc une bonne vingtaine de langues officielles dans l’Union. Ensuite, il y a les langues de travail, qui sont au nombre de trois : l’anglais, l’allemand et le français (sauf pour les affaires étrangères où l’allemand n’est pas langue officielle). Mais, dans les faits, l’allemand a presque disparu, et le français est résiduel. Tout est en anglais, un très mauvais anglais d’ailleurs, une sorte de jargon incompréhensible pour les citoyens de l’Union.

Smalas : Comment se traduit concrètement le recul du français ?

N.G-V : Il y a encore 10 ans, parler français était encore considéré comme un atout. Par exemple, on envoyait à Bruxelles des lobbyistes, des diplomates, des journalistes qui savaient le parler car, même si la plupart du travail se faisait en anglais, une partie des discussions pouvait se dérouler en français. Ou bien un texte pouvait n’exister qu’en français. L’usage qui prévalait était le suivant : la discussion avait globalement lieu en anglais, mais au moment où les points difficiles étaient abordés, on passait au français. Mais maintenant, c’est fini: parler français ne fait plus partie des conditions pour travailler pour les institutions européennes. Plus de la moitié des textes publiés sur Internet émanant d’agences ou d’institutions de l’UE sont uniquement en anglais. Et à partir du moment où tout est en anglais, on ne va pas se fatiguer à y envoyer des francophones. Il n’y a qu’une seule exception où le français garde un statut privilégié : les délibérations de la Cour de Justice des Communautés Européennes se font en français.

Smalas : Comment expliquer cette évolution linguistique vers l’unilinguisme ? Est-ce l’intégration du Royaume-Uni en 1973 qui a marqué le tournant ?

N.G-V : C’est beaucoup plus récent. D’ailleurs, bon nombre des diplomates britanniques qui avaient intégré les structures européennes parlaient parfaitement bien français. La première évolution date de 1995, avec l’intégration de la Suède, de la Finlande et de l’Autriche. Ces pays, par tradition, parlent beaucoup mieux anglais que français. L’élargissement de 2004 a représenté une nouvelle étape. Comme chaque langue bénéficie d’un statut officiel, il a fallu recruter de nouveaux traducteurs à tour de bras. Avec une contrainte : le budget global de traduction devait rester constant. On a donc réduit les budgets consacrés aux langues de travail (du français et de l’allemand) pour embaucher des traducteurs pour les langues des nouveaux pays entrants.

Smalas : Et la France, comment réagit-elle au recul marqué de sa langue ?

N.G-V : Il s’agit de la dernière raison du recul du français : la France a fait le choix de s’effacer sur cette question. Sous Jacques Chirac encore, la langue française était fortement soutenue par Paris. Chirac avait même fait semblant de quitter une réunion qui devait se dérouler uniquement en anglais. Sous ses mandatures, les diplomates français envoyés à Bruxelles recevaient des instructions pour s’exprimer en français. Mais depuis 2007, la langue française n’est plus défendue par la France. Il n’est pas rare que même les ministres français s’expriment en anglais… alors même que le français y est, rappelons-le, une langue officielle. Mais les Français ne veulent surtout pas apparaître comme chauvin. Et défendre le français, c’est perçu comme ringard. Remettre sur le tapis le débat sur les langues serait d’autant plus mal vu que, dans le même temps, les Allemands ont accepté l’effondrement de la pratique de leur langue…

Smalas : Pourtant, la langue française n’appartient pas qu’à la France…

N.G-V : Quand un Français défend sa langue, il passe pour un donneur de leçons. Mais les Belges ou les Luxembourgeois ont beaucoup moins de scrupules à s’exprimer en français. Jean-Claude Juncker, luxembourgeois, est très attaché à l’usage de la langue de Molière. Aujourd’hui Président de la Commission, il s’exprime dans les trois langues officielles, mais c’est en français qu’on le sent le plus à l’aise : le contenu de son discours y est plus riche et il paraît plus chaleureux. Et au-delà des pays francophones, il y a beaucoup d’étrangers – des Espagnol, des Italiens, etc. – qui préfèrent également s’exprimer en français. Lorsque le système du trilinguisme était respecté, cela permettait au plus grand nombre d’Européens d’opter pour une langue d’attachement. Mais à Paris, il n’existe plus aucune volonté de défendre ce droit.

Smalas : Et concrètement, quelles sont les conséquences du tout anglais à Bruxelles ?

N.G-V : Quand vous travaillez dans plusieurs langues, même si ça n’est pas facile, vous devez fournir un effort. En anglais, on ne fait plus d’effort. Ca facilite donc l’émergence d’un jargon européen, que certains appellent « mainstreaming », incompréhensible et de plus en plus dur à traduire. Il contribue à la déconnexion entre les institutions européennes et les citoyens européens. Sur Internet, tout est en anglais également, car on présume que tout le monde le lit correctement en Europe, ce qui est une erreur. Et dans la plupart des entreprises françaises, on ne fait pas de recherches Internet en anglais : on ne tombera donc pas sur la communication européenne. On a ici le ferment d’un système hors-sol.

En outre, cela peut créer de graves confusions. Car les Français ne sont pas les seuls à être réputés moyens anglais. Les Grecs, les Allemands, les Italiens et même les habitants des pays de l’Est parlent un anglais souvent imparfait. On se retrouve avec de mauvaises traductions. Lorsqu’une mission européenne avait été déployée en Ukraine, il s’agissait de restructurer les « civil security forces », ce qui avait été traduit par «  forces de sécurité civile ». Mais le but n’était pas de soutenir les pompiers ! Il s’agissait d’une erreur de traduction qui a des conséquences. Outre les erreurs, il y a des confusion sur le sens : quand on traduit en français monitoring, il faut choisir entre observation ou contrôle.

Une autre conséquence est que cela crée un déséquilibre en faveur des pays anglophones. Aujourd’hui pour de plus en plus de postes, on ne réclame plus l’anglais fluent mais l’anglais natif. Il faut soit être anglophone de naissance, soit avoir été formé dans une université anglo-saxonne. Les médias américains ou britanniques sont également avantagés, en ayant un accès plus instantané à l’information.

Smalas : A votre avis, le recul du français et de l’allemand à Bruxelles, est-il inéluctable ?

N.G-V : Le mouvement est encore réversible. Mais il le sera plus difficilement dans quelques années, car la plupart des fonctionnaires que l’on recrute aujourd’hui ne savent souvent parler qu’anglais…

On nous dit qu’il n’y a pas d’autres solutions, mais le multilinguisme est pourtant possible. Par exemple, on l’applique les arrêts de la Cour de Justice des Communautés européennes : on attend qu’ils sont traduits dans plusieurs langues avant de les rendre publics. De même, le bulletin officiel de la Commission européenne est traduit tous les jours dans les langues officielles. Et ça fonctionne.

Pour rendre au français son importance, il faudrait d’abord que les Français s’expriment en français. Et puis, sur un plan juridique, il faudrait attaquer les documents qui ne sont pas publiés dans les trois langues officielles. Car il ne s’agit pas d’une faveur, mais d’un droit.

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