Natasha, Ontarienne : « Enfant, on m’appelait French frog »

Natasha incarne le projet d’un Canada bilingue. De père Québécois et de mère Franco-Manitobaine, cette jeune Canadienne a grandi dans la province anglophone de l’Ontario, dans la communauté francophone d’Oshawa, à l’est de Toronto. Si elle-même ne se considère pas comme une fervente croyante, elle estime cependant que l’Eglise a longtemps fait office de point de ralliement, maintenant les liens entre les catholiques francophones, dans un univers largement protestant. Depuis, la vague de déchristianisation a fait son œuvre, mais l’Ontario a institué la loi sur les services publics bilingues en 1987, permettant à Natasha de recevoir une éducation entièrement en français. La famille, le clocher et l’école, trois îlots de transmission en français, émergeant d’un océan entièrement anglophone : la radio, la télévision ou la moindre conversation avec des voisins, l’anglais occupe tout l’espace.

Enfant, Natasha était raillée pour son français. « On se moquait de moi, on m’appelait French Frog ». Se sentir minoritaire crée de la frustration : « personne ne dit bonjour ou merci dans les magasins ». Et ce à un âge où l’on n’a qu’une envie : ressembler à tout le monde. Dans cette région très américanisée, « parler français, c’était pas cool », résume Natasha. Puis, le temps de l’adolescence arrivant, cette question linguistique électrise les relations avec les parents. « Avec mon frère, on refusait de parler français, même à la maison ». Car si ses parents, en bons Ontariens, s’expriment dans un anglais parfait (« si tu ne le parles pas ici, tu es dans la merde »), la transmission du français n’est pas, à leurs yeux, de l’ordre du folklore. Le français, c’est leur vie : ils l’enseignent. Sans surprise, ils s’efforcent d’entretenir la flamme au sein de leur propre foyer, alors que leurs enfants s’obstinaient à ne parler qu’anglais. D’où de nombreuses chicanes à la maison.

Mais, avec un regard de 14 ans, quel est l’intérêt de parler français dans une société où tout se fait, se lit, s’écoute et se regarde en anglais ? Natasha obtient une première réponse lors de la récession de 2008. Le marché du travail se contracte, au moment où elle a justement besoin de trouver ses premiers « petits boulots ». « Je me suis rendu compte que le français était un formidable atout pour trouver un travail ». Arborant son bilinguisme lors de ses entretiens d’embauche, elle comprend que parler français recèle de la valeur à l’oreille d’un recruteur. Son premier emploi est celui d’animatrice pour enfants au sein d’une communauté de langue française. Et au-delà de l’aspect économique, Natasha découvre, en grandissant, un autre atout à garder vivace son français : « le français permet de m’ouvrir sur la monde », alors que le seul anglais la fermerait de l’univers francophone.

Quand vient l’heure du choix de sa langue universitaire, elle opte en faveur du français. « Car je n’allais jamais perdre mon anglais de toute façon. Alors que mon français, je pouvais l’oublier, comme c’est arrivé à des amis restés en Ontario ». Elle s’installe dans la très attractive Montréal, où elle travaille aujourd’hui. Son bilinguisme, elle le valorise dans sa vie professionnelle puisque la maîtrise des deux langues lui est impérative dans son métier, dans le secteur des technologies d’information.

L’avenir du français dans l’Ontario ? Natasha est très partagée. Côté pile, les écoles d’immersion s’y développent, portées par l’argument économique : parler français est en atout dans un contexte de mondialisation. Mais côté face, seuls les services publics s’effectuent en français et tout le reste n’est qu’en anglais. Et il n’y a pas de grands médias francophones, contrairement au Québec. Enfin, et de manière plus décisive encore, la jeune génération est moins concernée que celle de ses parents par le maintien de son identité. Les parents de Natasha restent ainsi toujours en pointe dans leur combat : frôlant la soixantaine, ils ont déménagé y a quelques semaines en Louisiane pour y devenir enseignants dans des écoles d’immersion auprès d’enfants américains, pour y « ressusciter » le français de leurs ancêtres. Car seule une volonté de fer permettra à la culture francophone de rayonner en Amérique. Cette volonté ramollit ? L’argument culturel perd certes de son poids en Amérique du Nord, mais la justification économique, elle, fait de plus en plus mouche.

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