Francophones en Ontario : entre bilinguisme et assimilation

Vu de France, le français au Canada est trop souvent réduit au Québec. La « Belle province » est certes le navire amiral de la francophonie, mais il n’en reste pas moins qu’une multitude de poches francophones vivent – ou vivotent – au Canada. Les trappeurs et coureurs de bois français étaient établis, à l’origine, le long du Saint-Laurent, dans le Québec actuel. Mais pris d’une soif insatiable d’exploration et de richesses, ils ont essaimé sur des espaces continentaux jusqu’à l’arrivée anglaise. On retrouve ainsi des communautés de langue française jusque dans le Yukon Territory, à 200 kms… de l’Alaska.

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Mais cette année, c’est l’Ontario qui retient toute l’attention. On célèbre les 400 ans de sa « découverte » par Samuel Champlain, le fondateur de la « la Nouvelle France » en Amérique. Pour l’occasion, le 1er août dernier à Penetanguishene, au bord des Grands Lacs, une statue haute de 4 mètres a été inaugurée, fixant dans la pierre la rencontre entre Champlain et le chef Huron d’alors.

Champlain

Quatre siècles après l’arrivée des explorateurs français, des francophones habitent encore en Ontario, la province la plus riche qui abrite la capitale fédérale. Pas moins de 550 000 Franco-Ontariens y sont recensés. Une taille critique dans l’absolu, mais que pèsent-ils au milieu de 13,5 millions d’Ontariens ? Pendant longtemps, à l’instar des Québécois, la stratégie de l’isolement et le repli de la communauté autour de l’Eglise catholique leur ont épargné l’assimilation. En face, les Anglo-canadiens se sont employés à les submerger sous des flots migratoires venus de Grande-Bretagne et à adopter des lois leur ôtant leurs droits. Une tentative d’éradiquer l’enseignement du français est même initiée en 1912, avant que des émeutes ne contraignent le gouvernement à revenir dessus en 1927. Tournant capital : le Canada renonce alors définitivement à assimiler les francophones du pays. C’est de cette époque que des timbres postes et des billets de banque font leur apparition en français.

Puis, un virage capital a lieu dans les années 1960. La « révolution tranquille » couve alors au Québec, avec une possible sécession pointant à l’horizon. Pour contrer cette lame de fond, le gouvernement fédéral canadien opère un retournement spectaculaire : le but est d’éviter que la fracture linguistique ne devienne territoriale. Le compromis trouvé est d’ouvrir tout le pays aux deux langues avec un pari un peu fou : fonder un Canada bilingue. Les minorités francophones disséminées dans le pays, si longtemps pressurées, sont désormais soutenues à bout de bras par le gouvernement fédéral.

En Ontario, les autorités n’ont pas économisées leur peine, engageant de l’énergie et de l’argent pour maintenir le français à flot. Et la province, membre observateur de l’organisation internationale de la francophonie (OIF), ambitionne même d’intégrer pleinement l’institution (mais le niveau fédéral bloque encore l’adhésion). L’enseignement du français est encouragé chez les anglophones. Certaines régions de la province, peuplées par au moins 10% de francophones, sont de fait devenues bilingues avec des services publics en anglais ou en français. Concrètement, des policiers doivent être capables d’interpeller un suspect ou de donner une contravention dans chacune des deux langues. L’Ontario s’efforce d’attirer des immigrés francophones, qu’ils soient Haïtiens ou Algériens. Mais la plupart des arrivants francophones proviennent encore du Québec. Et l’arrivée de locuteurs en français dans la province ontarienne dans certaines régions, en banlieue de Toronto notamment, entraîne souvent, dans son sillage, l’ouverture d’écoles d’immersion, de clubs de piscine ou de centres aérés en français.

Existe donc une volonté politique de maintenir une diversité linguistique. Un volontarisme d’autant plus louable qu’il émane d’une province essentiellement anglophone. Mais derrière la locomotive politique, le reste du train brinquebale.

Du côté anglophone, la défense des minorités rencontre la plupart du temps l’indifférence, mais parfois aussi déclenche la fureur : on a vu le drapeau québécois se faire incendier dans les années 1980. Les pourfendeurs s’insurgent notamment parce que le Canada devrait devenir bilingue, alors que le Québec, lui, demeure officiellement unilingue. Deux poids deux mesures ?

Et du côté francophone, l’anglais, véhiculé par des médias anglophones en situation de quasi monopole, exerce une pression considérable sur la jeunesse. Et la puissance de feu de la culture américaine, irrésistible, a abrasé la volonté d’entretenir la flamme du français en Ontario. Il n’est donc pas certain que la vieille garde des combattants d’hier puisse sereinement passer le flambeau aux jeunes francophones, largement anglicisés – ou plutôt américanisés. Même au lycée français d’Ottawa, quiconque pourrait constater que l’anglais est la langue dominante dans la cour de récréation…

Etant minoritaires, les francophones d’Ontario sont évidemment bilingues, ce qui résonne comme une ouverture sur le monde. Mais cela résonne aussi comme un prélude avant l’assimilation et la disparition de la communauté. Car le projet bilingue des autorités canadiennes est un échec. Tentez un « bonjour » ou un « merci » à Toronto et voyez la réaction.

Le gouvernement canadien voulait transformer la capitale fédérale du pays, Ottawa, en vitrine du bilinguisme, mais là-encore la volonté politique n’a pas été retranscrite dans les faits. Et de nombreux jeunes francophones quittant leur foyer familial, les semelles au vent, pour rejoindre Toronto ou Ottawa, viennent à en perdre leur langue maternelle, faute de la pratiquer.

L’exemple de l’Ontario montre les limites d’une politique bilingue quand celle-ci émane surtout d’en haut, avec une base assez démobilisée. Car l’unilinguisme pointe à l’horizon.

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