Le printemps médiatique en Afrique

Les médias français deviennent enfin francophones ! Ce n’est pas trop tôt, et c’est même parfois un peu trop tard. Bien sûr, certains éléphants étaient solidement implantés sur le continent depuis de nombreuses années. Le quotidien de beaucoup d’Africains est rythmé par les ondes de RFI, créditée d’une audience de 44% selon TNS Africascope. Soit une pénétration deux fois plus forte que celle de la BBC dans les pays d’Afrique anglophones. Comparaison n’est pas raison, mais elle fait ici leçon. En matière de presse écrite, Jeune Afrique s’impose comme une référence sûre : né en 1960 à Tunis, il s’agit aujourd’hui du premier magazine panafricain en termes d’audience. Enfin, TV5 la francophone et France 24 la française constituent deux dames de la télévision, disposant toutes deux d’une influence certaine en Afrique, même si leur spectre est mondial et ne coïncide pas spécifiquement avec celui du continent.

Mais depuis quelques années, on assiste à un printemps médiatique avec une floraison de nouveaux médias. Slate Afrique s’y est engagé le premier, rejoint depuis par le site Le Point Afrique et celui du Monde Afrique, la chaîne Africa 24 qui ambitionne de devenir la CNN africaine, la chaîne TV5 Afrique, Canal+ Afrique, le magazine Réussite (créé par Canal+), etc. Le Point et Le Monde n’avancent pas masqués, étalant au grand jour leur ambition de devenir des médias francophones. Le franco-français exclusif, c’était donc hier !

Que cela n’échappe à personne, ces médias ont beau être estampillés du sceau africain, leur siège social se situe en France. Et même s’ils sont entièrement dédiés à l’auscultation de l’Afrique, et proclament disposer d’un positionnement indépendant de la France, un doute persiste en Afrique : ont-ils coupé le cordon avec Paris ? Concernant les troubles ivoiriens en 2011, France24 avait été accusée de s’aligner sur la diplomatie française, prenant le parti de Ouattara face à celui de Gbagbo. RFI est, pour sa part, souvent accusée d’être la « voix de la France ».

Mais les appétits aiguisés par l’éveil de l’Afrique ne sont pas exclusivement français.

La BBC dispose d’une BBC Afrique, et en français s’il vous plaît. Les Chinois (chaîne CCTV), les Turcs (agence de presse Anadolu), les Anglais (BBC), Américains (CNBC) s’y implantent, tandis que le Qatar serait également sur les rangs. Enfin, les Africains eux-mêmes investissent sur leur continent : c’est un Camerounais qui a créé Africa News, basée à Brazzaville, qui émettra en français et en anglais.

A côté de l’information, le divertissement n’est pas délaissé. Canal+ a bien l’ambition de lancer des chaînes dédiées, et de créer des films et des séries de production locale – qui manquent cruellement aujourd’hui en Afrique subsaharienne et équatoriale. Nollywood et ses feuilletons nigérians profitent actuellement de ce vide pour occuper tout l’espace.

C’est l’émergence d’une classe moyenne qui impulse cette révolution du système médiatique africain. Le français et l’anglais s’imposent comme les deux langues incontournables pour tous les médias aspirant à devenir panafricains. La langue de Molière s’épanouit donc pleinement dans cette ébullition médiatique : la nouvelle version du Huffington Post au Maghreb n’est-elle pas francophone ? Cela étant, cet investissement en faveur du français intervient un peu tard au Maghreb où les médias audiovisuels francophones ont reculé de manière très nette. Au milieu des années 1990, on estimait à 30% le taux d’audience des chaînes françaises (TF1 avant tout) en Algérie par exemple. En bricolant leurs antennes ou en se dotant de grandes paraboles, un grand nombre de Maghrébins parvenaient à capter les chaînes « illégalement ». En 2009, ce taux d’audience était tombé à 10% au Maroc et en Tunisie et 20% en Algérie, sous le feu de la concurrence par 300 chaînes accessibles par bouquets satellites. Et la généralisation en France de la TNT en 2011 a encore complexifié la réception des chaînes françaises au sud de la Méditerranée. Celles-ci se sont donc raréfiée, sans être remplacées par des chaînes locales francophones. Venues occuper la place vacante, des chaînes arabophones, et surtout Al-Jazzira, qui a fait souffler un vent issu de la Péninsule arabique jusqu’au Maroc. Face à elle, France 24 maintient certes une influence au Maghreb, en langue arabe essentiellement, mais principalement auprès des cadres.

Le Tunisie, l’Algérie et le Maroc : ces trois pays traversés par une « orientalisation » ces dernières années, ont aussi connu un bouleversement de leurs canaux médiatiques. Comment s’empêcher de faire le parallèle entre les deux phénomènes ? Car la langue, au-delà de sa nécessité pour communiquer, véhicule un corpus d’idées, de références et de valeurs. TV5 avait représenté une cible de choix lorsqu’elle avait été attaquée par Daesh. Sans aucun doute, ce printemps médiatique porte bien en germe le visage de l’Afrique de demain.

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